Us, le monstre explosif de Jordan Peele

Dans son second long-métrage actuellement en salles le réalisateur américain mêle l’humour, l’horreur et la critique sociale.

Extrait du film Us, Jordan Peele © Universal Pictures

De retour dans sa maison d’enfance sur la côte Californienne pour passer des vacances avec son mari et leurs deux enfants, Adelaide Wilson voit ressurgir des fantômes de son passé. Après une journée tendue à la plage, la famille découvre quatre personnes se tenant la main dans leur allée : leurs propres doubles, les tethering, “les rattachés”.

Avec ce nouveau film Jordan Peele, surnommé le nouveau Hitchcock, nous plonge dans une mythologie démente portée par Lupita Nyong’o et Winston Duke. Après “Get out”, où la question du racisme dans la société américaine contemporaine était centrale, il signe ici un thriller pur, entre la farce et le film d'horreur. Et si le résultat peut paraître brouillon et désordonné, l’ambition est brillante, depuis le début tendu du film jusqu’à sa chute renversante.

Jeux de miroirs

“Us” est une vaste salle des miroirs philosophique. “Us” c’est nous-mêmes en anglais, mais c’est aussi les Etats-Unis (United States). Jordan Peele utilise ainsi la métaphore du moi divisé pour explorer ce qui se cache sous l’Amérique contemporaine : sa double conscience, ses questions identitaires, sa violence sociale et ses peurs viscérales. Il utilise le dédoublement à la façon “Docteur Jekyll et Mister Hyde” en s’inspirant d’un vieil épisode de la série “The twilight zone”, où une jeune femme est poursuivie par son double maléfique. Un clin d'oeil à son autre actualité, puisque le cinéaste ressuscite la série culte pour CBS avec un premier épisode programmé pour le 1er avril 2019.

Le film met en scène une forme de séparation entre les exclus, représentés par des doppelgängers (doubles) inquiétants vivant en dessous de la surface de la Terre, et les privilégiés qui profitent du soleil et vivent dans un confort extrême. Des ignorés et des ignorants, en somme. Un conflit symboliquement porté à l’écran à travers le “Hands Across America”, un évènement de 1986. Des millions de personnes s’étaient alors tenu les mains pendant quinze minutes dans une chaîne humaine censée s'étendre de New York à la Californie. Il s'agissait d'un effort de collecte de fonds pour des organisations luttant contre la faim et les sans-abris. Ironie du sort : le président Ronald Reagan avait participé à cette chaîne au moment même où il coupait dans les finances publiques. Une chaîne utilisée aujourd’hui par Jordan Peele pour relier Ronald Reagan à Donald Trump. Le réalisateur montre donc que la problématique de la race n’est pas au centre de tous ses films. La couleur de peau des personnages est ici moins importante que leurs positions sociales et la relation étrange qu’ils entretiennent vis-à-vis d’eux-mêmes et de leurs doubles.



Le film d’horreur revisité

La maîtrise de la mise en scène, de la photographie, des cadres et de la dynamique du suspense nous démontre que le réalisateur américain fait déjà parti de l’histoire du cinéma d’horreur. Le prologue très inquiétant captive d’emblée le spectateur, qui pourra également profiter de quelques plans géniaux comme cette vue en plongée sur la famille qui marche sur le sable avec ses ombres gigantesques. Les nombreuses références à “Shining” de Stanley Kubrick, ou aux “Oiseaux” d’Alfred Hitchcock sont réappropriées grâce à l’imagination débordante de ce réalisateur qui est aussi un grand directeur d’acteur. En effet, la performance d’Evan Alex, de Shahadi Wright-Joseph, de Winston Duke et surtout de Lupita Nyong’o, qui jouent un rôle et son double monstrueux, est incroyable. Le jeu de composition est millimétré et le caractère de chacun des personnages est une nuance particulière que la mise en scène accentue plus ou moins suivant le principe du clair-obscur.

Mais ce qu’il faut retenir c’est que Jordan Peele nous démontre que le film d’horreur peut à la fois faire peur et être une loupe grossissante de problématiques sociales et d’enjeux politiques. Il nous rappelle aussi la puissance du mythe, ce récit forgé pour répondre aux grandes questions des hommes à propos de leurs origines, leurs raisons d’être et leur destin. Certes, il y a des longueurs, comme cette scène de traque qui se finit en bain de sang, mais l’ensemble du film est d’une beauté plastique époustouflante. Le possible manque de clarté et l’intellectualisation de certaines scènes ne desservent pas du tout le suspense. Us est garanti 100% frissons en même temps qu’il nous invite à penser nos peurs et à les mettre en perspective.

P.-S. : Le film est interdit aux moins de douze ans

Toutes les séances à retrouver ici.

Sidney Cadot-Sambosi - Rédactrice Cinewax  

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