Our Wishes, l'histoire de la naissance du Cameroun

Cameroons Rivers, 1884. À la veille de la conférence de Berlin, les chefs Douala sont divisés face au projet de traité d'annexion allemand. Du nom du document adressé aux Allemands par les chefs Douala, Our Wishes revient sur la première rencontre entre leaders camerounais et allemands autour de la signature du traité qui fera du Cameroun une colonie allemande. 

 

Dix épisodes de 26 minutes, il n'en fallait pas moins pour constituer la première saison de la série télévisée Our Wishes, réalisée en 2017 par le cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo. Au début, la production cinématographique devait être un long-métrage puis l'idée a muté en série. À l’occasion de sa diffusion sur la chaîne TV5 Monde qui débutera ce dimanche 5 avril 2020, Cinewax est allé à la rencontre de Jean-Pierre Bekolo pour revenir sur la fabrication et le sens de ce drame historique camerounais. 

 

Sidney Cadot-Sambosi : Quelle est l’origine de cette série ?

Jean-Pierre Bekolo : Our Wishes est une série historique qui trace l’histoire de la signature du traité d’annexion entre les chefs Douala et les Allemands. Cette histoire-là commence avec les tractations autour de la signature du traité et toutes les conséquences ultérieures de celui-ci à l’intérieur des terres et dans les royaumes Douala situés sur la côte Atlantique.

La série est en fait la matérialisation d'un scénario de 2000 pages, rédigé par une camerounaise d'origine allemande, Karin Gertrud Oyono. C’est une femme allemande qui vit au Cameroun depuis 1969 qui a épousé un camerounais et appris à parler le français au Cameroun. Elle a effectué ses recherches aux archives nationales du Cameroun et a pu lire des archives en allemand gothique, langue utilisée à l’époque qu’elle maîtrise.

J’ai réécrit et adapté le scénario de Karin Gertrud Oyono en lui donnant une couleur plus locale, c’est-à-dire une perspective camerounaise. Ce qui est très important est que cette série est racontée du point de vue des camerounais. Alors qu’en général, l’histoire du Cameroun, l’histoire de l’Afrique et l’histoire du monde est toujours racontée par les vainqueurs.

 

S.C. : D’où vient le titre de la série ?

J.-P. Bekolo : Our Wishes se traduit en français par « nos souhaits ». Il s’agit d’un document que les chefs Douala ont rédigé pour faire connaître aux allemands leurs souhaits alors qu’ils étaient en train de négocier le traité qui confiait leur territoire à ces derniers. Mais ce document a été ignoré par les Allemands. Au delà de cette histoire, il y a une constante dans les relations entre l’Afrique et l’Occident : c’est que nos souhaits ne sont jamais pris en compte. L’objet de la série est bien d’entrer dans l’histoire pour en tirer des leçons qui devraient nous servir pour aujourd’hui. Pour nous, ce projet est comme une tentative, une percée pour ouvrir une brèche dans l’histoire du Cameroun dont une grande partie est occultée par le récit des vainqueurs. Lorsque l’histoire du Cameroun est racontée, elle ne l’est que de façon sommaire dans la perspective des vainqueurs. C’est pour cela qu’il est d’autant plus important de commencer à ouvrir l’histoire du Cameoun avec un média populaire (la télévision) et un genre (série) qui trouvent rapidement de nombreux interlocuteurs. De la mère à l’enfant en passant par la grand-mère, tout le monde peut comprendre ce qui se passe.

 

S.C. : Que nous raconte Our Wishes à propos de la façon dont les Camerounais ont fabriqué et transmis leur histoire ?

J.-P. Bekolo : Nous sommes l’un des rares peuples qui peuvent évoluer à l’aveugle sans consolider au fur et à mesure notre mémoire collective. C’est-à-dire, pour que l’on comprenne bien, que l’identité ethnique, ici, vous pouvez l’avoir parce que vous allez au village, parce qu’on vous la transmet d’une autre manière que par les livres. L’identité nationale chez nous est à construire. Mais, au delà de l’actualité, il y a des constantes dans la relation que nous Africains entretenons toujours avec l’Occident. Je m’explique, dans cette série, il y a trois choses révélées. La première c’est l’histoire de la dette. Les Allemands utilisaient la dette pour faire pression sur les chefs de Douala pour signer le traité. Ils ont aussi utilisé la dévaluation de la valeur référentielle de l’époque qui était l’huile de palme pour étrangler ceux qui ne voulaient pas signer le traité. Enfin, la corruption a été l’arme pour acheter la soumission des chefs Douala aux conditions dictées par l’Allemagne. Ceci explique notamment que le King Bell, principal chef Douala, se soit assis sur le « dash ». Cela veut dire qu’il a décidé de garder pour lui seul l’argent que les Allemands lui avaient donné pour s’acheter un bateau à vapeur.

Il n’y a pas besoin de vous faire un dessin pour dire à quel point cette histoire coloniale est mal enseignée dans nos écoles voire pas du tout.

Pourtant, l’histoire c’est elle qui tranche, elle qui nous permet de comprendre ce qui se passe autour de nous et qui, peut-être, peut nous aider à nous guider dans nos actions. Cette série est une forme de réinvention de l’histoire. L’histoire coloniale doit être réappropriée par les camerounais pour qu’ils puissent se réinventer une nouvelle identité.

 

La série Our Wishes a été tournée au sein du Zili Studio un lieu unique au coeur de la forêt camerounaise dédié au cinéma créé par Jean-Pierre Bekolo. Il nous en dit plus dans cette interview mobile :

 

S. C. : Our Wishes montre comment s’est construit le Kamerun en s’adressant à toutes les générations de camerounais et à toutes les catégories sociales. Il montre surtout que la décolonisation et la conscience nationale restent des problèmes d’avenir. En quoi le cinéma autorise-t-il de nouvelles manières de produire des connaissances pour commencer à résoudre ces problèmes ?

 J.-P. Bekolo : Je pense qu’en tant qu’Africains, on a beaucoup de choses à dire, à dire aux Blancs et à dire à nous-mêmes. Pourtant, je trouve qu’on ne parle pas assez. Quelqu’un qui ne parle pas, de l’extérieur, on pense qu’il ne pense rien. À l’opposé, les Blancs nous saturent de leurs, pensées, de leurs réflexions. Même si on veut les éviter, on ne le peut pas ; ce sont toujours eux qui pensent avant tout le monde et qui diffusent leurs pensées partout.

Le cinéma est avant tout un outil d’expression. Il s’agit d’exprimer ce qu’on a l’intérieur et de s’exprimer par rapport à ce qu’on voit, ce qu’on regarde, s’exprimer sur nous-mêmes, à propos des autres et du monde. Voilà la partie qui manque : on n’entend pas ce que les Africains disent.

Le cinéma ne doit pas se contenter de divertir c’est-à-dire de faire diversion, de nous faire regarder à gauche quand quelque chose se passe à droite. Il doit plutôt être comme un outil de diagnostic. Comme le radiologue qui fait des scanners pour mieux voir la maladie. Je crois que le cinéaste doit montrer les maladies de la société. C’est pour cela que je crois que le cinéma peut être beaucoup de choses, c’est pourquoi il ne faut pas le limiter.

Le cinéma doit, en quelque sorte, nous permettre de résoudre nos problèmes. Sans pour être partie prenante d’un cinéma didactique, je pense tout simplement qu’il doit être comme je disais, un outil de diagnostic mais surtout un outil de thérapie qui ne doit pas cesser d’être imaginé, réinventé, actualisé. C’est ce que j’appelle le ‘healing cinema’ c’est-à-dire le cinéma qui soigne.

Le cinéma a cette capacité de nous permettre de nous renforcer et surtout de nous soigner par rapport à ce qui nous fait honte, par rapport à ce qui nous humilie, par rapport à ce qui nous rend faible. Et je pense que les Africains n’ont pas encore entamer ce cinéma là. Les sociétés africaines sont des sociétés malades, ça il faut le dire. Je prends toujours le cas des filles qui se décolorent la peau : si elles n’avaient pas un complexe par rapport à la couleur de leur peau, elles ne feraient pas ça. Nous sommes encore dans la colonialité, c’est-à-dire que le Blanc reste la référence. Le cinéma peut aider à soigner toutes ces choses qui résultent de l’ordre de la colonialité.

Cependant, nous pouvons fabriquer et transmettre nos histoires que si nous avons la place de les stocker, de les archiver. Or, nous les Africains nous n’avons pas de plateforme de stockage. Toutes les images que les jeunes font ici, ils les effacent pour finir faire la place dans leur carte mémoire. Alors que de nos jours, il est impensable pour les cinéastes d’effacer leurs images. Toute image qui a été filmée devient un document qu’il faut archiver et qui peut être commercialisable dans plusieurs années car les images aussi prennent de la valeur avec le temps. Il suffit donc de créer des data center, des plateformes numériques, pour que l’on garde au moins une mémoire de cette époque que tout le monde filme avec son portable.

Il y a un autre problème qu’il faut résoudre, c’est le commerce. Est-ce que le cinéma doit rester de l’ordre du commerce ? Doit-on reconnaître une plus-value extra-financière du cinéma ? Que le cinéma se vende ou non, il aura peut-être influencé un enfant ou éduqué une personne, éveillé quelques consciences à propos de leur histoire. Peut-être que cette série historique Our Wishes empêchera une guerre contre les anglophones demain. Bref, c’est pour cela qu’il faut sortir le cinéma du capitalisme tel qu’il est pratiqué actuellement, car le cinéma a une autre fonction que celle de répondre aux lois de l’offre et de la demande.

 

Our Wishes

Réalisation : Jean-Pierre Bekolo (Cameroun, 2017)

Distribution : Ekedi Smart Charles (King Bell), Valery Ndongo (Manga Ndoumbe), Jean-Marc Cedot (Edward Schmidt), Joseph Essome (King Akwa), Jacques Greg Belobo (Elamè Joss), Nyom Léo le Roi (Lock Priso), Faustin Bekoua (Jim Ekwalla - King Dido), Louise Nseke (la Reine mère), Christiane Ntamack (Emma), Ewoudou (Black Joe), Gabrielle Djene (Maggie)

Genre : drame historique

Prochaines diffusions sur TV5 MONDE du 5 au 16 avril tous les jours à 19H04 avec une rediffusion le lendemain à 8h45.

 

Science-fiction, conte ludique, thriller, faux (et vrais !) documentaires, l’œuvre du cinéaste d’avant-garde camerounais Jean-Pierre Bekolo explore tous les genres cinématographiques dans l’optique de déconstruire les stéréotypes sur l’Afrique et son cinéma.

Né à Yaoundé en 1966, il étudie la physique à l’Université de Yaoundé de 1984 à 1987, puis se forme en 1988-1989 à la production télévisuelle à l’Institut National de l'Audiovisuel - INA à Paris où il étudie aussi la sémiotique avec Christian Metz.

Son premier film, Quartier Mozart (1992), qu’il réalise à l’âge de 25 ans, est acclamé par la critique au Festival de Cannes et remporte de nombreux prix dans plusieurs festivals. Sorti en 1995 Aristotle's Plot (Le complot d'Aristote) est une commande du British Film Institute pour représenter l'Afrique dans le cadre d'une série de films commémorant le centenaire du cinéma. C'est également le premier film africain sélectionné au Festival Sundance. Sortent par la suite, Les Saignantes (2005) considéré comme étant le premier film africain de science-fiction, Le Président (2013), un faux documentaire censuré au Cameroun et le documentaire de quatre heures Les Choses et Les Mots de Mudimbe (2015).

Jean-Pierre Bekolo est le Secrétaire général de la Guilde Africaine des Réalisateurs Producteurs, il fait aussi partie du bureau de la FEPACI (Fédération Panafricaine des cinéastes) et est membre fondateur du World Cinema Alliance e.V. (avec l’assistant de Visconti, Francesco Maseli). Il reçoit en 2015 le Prince Claus Award.

 

Sidney Cadot-Sambosi, rédactrice Cinewax 

 

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