Latifa Saïd, « Un regard de chaque côté de la Méditerranée »

Cet été, Cinewax vous emmène à la découverte du nouveau cinéma Algérien. Première escale avec la réalisatrice franco-algérienne Latifa Saïd, qui a présenté deux court-métrages au Festival Africajarc du 18 au 21 juillet. Deux films qui donnent une voix aux invisibles et présentent une réflexion fine sur la solitude et l'enfermement.  Rencontre. 

 

 

Cinewax - Dans le court-métrage intitulé « La Chambre », tu traites de la question des Chibani, ces maghrébins arrivés en France durant les Trente Glorieuses pour chercher du travail. Pourquoi ce sujet ? 

LS - Ce qui m’intéresse chez les Chibani, c'est que ce sont des personnes qui ont passé leur vie à faire des allers-retours entre leur pays et la France. Etant moi-même issue d’une double culture, je me suis beaucoup questionnée sur ma place et mon identité. Et, puis, un de mes oncles était Chibani. Il était ouvrier et vivait dans un foyer. En le voyant, j'ai commencé à me questionner sur la vie d'un étranger en France : comment il est perçu, l'accueil qu'on lui fait et quel est son lien avec ce pays.  

Dans le film, je traite cette question par le biais de la relation d’une femme franco-algérienne à son père Chibani. Son père, qu’elle n’a jamais connu, vient de mourir et elle est appelée par son foyer pour vider sa chambre. C’est alors qu’elle découvre les conditions dans lesquelles il vivait et sa solitude. Elle porte à la fois l’histoire de la France et l’histoire de l’Algérie. J’ai voulu aborder la problématique du lien que l’on a avec son pays d’origine et de celui qu’on a perdu. Ce film a une dimension politique assez forte. 

Cinewax : Ton autre court-métrage, « Tahiti » traite également la question de l’immigration, mais en Algérie. Est-ce que c’est un moyen de montrer que la France et l’Algérie sont confrontées aux mêmes problèmes ?

LS : Dans « Tahiti », j’ai voulu aborder la question de l’accueil des migrants subsahariens au Maghreb. Aujourd’hui l’Algérie se retrouve  elle aussi confrontée au phénomène de l'immigration, mais elle n’est pour l’instant pas prête à accueillir ces populations. Le gouvernement adopte donc une position de refoulement. Tahiti, le personnage que je suis dans mon documentaire, avait un poste à responsabilité au Cameroun. Mais il a décidé de quitter son pays pour aller en Algérie car il a un rapport fantasmé à ce pays. Lorsqu’il est arrivé à Alger, il a été complètement désillusionné, comme tout migrant face à la réalité du pays.

J’ai voulu montrer son enfermement, tout comme celui du Chibani dans "La Chambre". C’est un sujet très tabou. En tant que cinéaste, on a la responsabilité de montrer ce que l’on nous cache. Il était important pour moi de filmer son enfermement. Quand j’ai vu Tahiti pour la première fois, il devait rester toute la journée dans un ascenseur pour faire monter et descendre les gens. J’ai tout de suite été frappée par l’exiguïté du lieu et le fait qu’il était bloqué dans cet espace minuscule toute la journée. On voit dans le film qu’il se retrouve bloqué dans un immeuble minuscule à dormir dans une cave avec une dizaine d’autres migrants. Il était important pour moi de montrer cette réalité, l’enfermement dans lequel ce pays d’accueil le condamnait. J’ai d’ailleurs appris qu’il était retourné dans son pays depuis...

Cinewax - D’après toi, quels sont les défis auxquels se heurtent le cinéma algérien pour l’avenir ?

LS : L’Algérie est un pays qui se cherche. Nous sommes actuellement dans une période instable qui est en même temps pleine de promesses. C’est un pays en pleine construction qui a besoin de se reconstruire sur des bases solides. Finalement, c'est peut-être ce que je questionne dans mes films :  savoir qui l’on est, où l’on veut aller et quelles valeurs nous voulons partager en commun. Je suis certaine que dans quelques années, de grands réalisateurs et de grands films algériens se révèleront. Mais il faut nous emparer de notre histoire, ouvrir des portes qui pour le moment sont verrouillées et affronter nos peurs.

Les Algériens qui vivent en Algérie ne regardent pas souvent les Algériens qui vivent en France. Or à mon sens, il y a un échange qui doit avoir lieu des deux côtés. C’est pour cela que j’ai fait « La Chambre », pour montrer une situation que les Algériens en Algérie ne connaissent pas ou peu. Je pense que c’est important, car nous sommes à la fois d’ici et de là-bas. Nous partageons deux territoires, deux histoires. Il est important qu’il y ait des regards de chaque côté de la Méditerranée. Certains ont fait le choix de partir, d’autres de rester. Finalement quel est le meilleur choix ? Si mon oncle Chibani avait vécu en Algérie, serait-il devenu un autre homme ? L'Algérie doit se poser toutes ces questions si elle veut avancer. 

Propos recueillis par Chloé Ortolé - Rédactrice Cinewax 

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