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En Route pour le milliard, 20 ans après l’autre Guerre des Six Jours

Dieudo Hamadi, cinéaste congolais, suit des mutilés de guerre, victimes civiles des combats de Kisangani en 2000, qui réclament une indemnisation. Un film puissant sélectionné au Festival de Cannes 2020 et à l’IDFA (International Documentary Filmfestival Amsterdam), qui sortira au cinéma au printemps 2021.

Sola, Modogo, Mama Kashinde, Papa Sylvain, Bozi, Mama Kawele, Gédéon, Vieux Jean, Mama Bahingi et Président Lemalema font partis de l’Association des victimes de la Guerre des Six Jours de Kisangani, à l’Est de la République Démocratique du Congo. Ces rescapés gardent chacun des séquelles de ce conflit : un bras, une jambe manque à la plupart d’entre eux. Depuis vingt ans, ils se battent pour faire vivre la mémoire de cette tragédie, occultée par le récit national, et pour exiger des réparations pour les préjudices physiques, matériels et moraux qu’ils ont subis. Excédés par l’indifférence des institutions à leur égard, en 2018, ils décident de se rendre à Kinshasa, la capitale, pour faire entendre leurs voix. En Route pour le milliard retrace leur incroyable épopée le long du fleuve Congo jusqu’à Kinshasa pour réclamer justice.

 

EN ROUTE POUR LE MILLIARD de Dieudo Hamadi - bande annonce officielle from laterit productions on Vimeo.

 

Traverser la frontière du silence

Du 2 août 1998 au 30 juin 2003, la seconde guerre civile fait rage en République démocratique du Congo. Elle est considérée comme la plus grande guerre interétatique de l'époque moderne mondiale et de l’histoire africaine. Après la chute de Mobutu, Laurent-Désiré Kabila accède à la tête du pays. Mais les factions rebelles s’opposent au pouvoir du nouveau chef d’État. Les rebelles se divisent en deux camps adversaires : le Mouvement de Libération du Congo et le Rassemblement Congolais pour la Démocratie. Durant cette période de conflits, le pays est coupé en deux : l’Ouest, contrôlé par l’armée loyaliste de Kabila, et l’Est la zone rebelle. Le président Kabila a le soutien de l’Angola, du Zimbabwe, de la Namibie, du Tchad, de la Libye et du Soudan. La zone rebelle est divisée en deux parties : le Nord-Est contrôlé par le Mouvement de Libération du Congo soutenu par l’armée ougandaise, et le Sud-Est tenu par le Rassemblement Congolais pour la Démocratie allié au Rwanda.

Le 5 juin 2000, les deux forces armées ougandaise et rwandaise convergent vers la deuxième plus grande ville congolaise et cité-carrefour à l’Est du pays, Kisangani. Jusqu’au 10 juin, elles combattent dans un affrontement acharné et d’une grande violence pour contrôler Kisangani, place stratégique entourée de mines d’or et de diamant. Voilà ce que l’histoire a nommé la guerre des Six Jours, théâtre de massacres, pillages et viols, durant lequel 1 000 personnes furent assassinées et 3 000 autres blessées. Notons qu'en 2002, la République Démocratique du Congo (RDC) a déposé une demande de réparation de la part du Rwanda auprès de la Cour internationale de justice (CIJ). La demande a été rejetée par le tribunal. En 2005, la CIJ a reconnu l'Ouganda coupable d'agressions et a accordé à la RDC une indemnisation pour « actes de pillage, destruction, enlèvement de biens » et autres actes illicites commis par les troupes ougandaises envers les populations congolaises. La RDC a initialement demandé 10 milliards de dollars de réparations, ce qui a été contesté par l'Ouganda. Des négociations entre les deux États sont encore en cours sans qu’un accord n’ait jamais été conclu.

 

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Dieudo Hamadi, lui-même originaire de Kisangani, a vécu la Guerre des Six Jours à l'âge de 15 ans. Ce passé enfoui resurgit dans ce documentaire sous la forme d’une aventure optimiste et joyeuse. Politiquement taboue, le souvenir de cette guerre est écrasé non seulement par le silence des autorités mais aussi par celui des congolais et congolaises. L’une des personnalités fortes de l’association fait état de la souffrance des victimes et de l’absence de réaction des dirigeants de l’État quant au versement de l’argent au titre de l’indemnisation. Il termine la réunion par cette injonction :

« Nous devons leur faire comprendre que notre patience a atteint sa limite. »

Dès lors, le réalisateur se concentre sur neuf membres de l’association des victimes de la Guerre des Six Jours : le Président Lemalema, Modogo, Mama Kawele, Vieux Jean, Bozi, Mama Bahingi, Gédéon, Mama Kashinde et Sola. Dieudo Hamadi nous invite dans les luttes quotidiennes de ces hommes et ces femmes amputés ou handicapés physiques, dont la force de vie crève l’écran. Des gros plans de leurs prothèses, béquilles et fauteuils roulants, nous plongent dans leur souffrance. Leur besoin de justice transparaît à chaque moment, quand ils sont seuls, quand ils se déplacent pour se rendre à la salle de sport, à une réunion ou chez l’artisan de prothèses. Un jour, le Président Lemalema suggère au groupe de se rendre ensemble à Kinshasa à la rencontre des instances de pouvoir afin de s’entretenir avec les dirigeants nationaux pour qu’ils les reconnaissent comme victimes et prennent leur part de responsabilité. L’association compte beaucoup de membres et tous ne pourront pas partir. Ils réfléchissent à la manière de rejoindre Kinshasa sur le plan logistique pour la première fois. La décision est prise : un petit groupe ira à Kinshasa en bateau, en empruntant la voie du fleuve Congo.

 

« Il faut les impressionner ! Nous sommes tous des humains, non ? »

Ces mots encourageant de Mama Kashinde à ses camarades résument la détermination qui anime le groupe à aller au bout de leur quête : obtenir des autorités kinoises des indemnités et une pension, coûte que coûte.

C’est sur une grande péniche, serrés parmi des centaines d'autres passagers et marchandises, avec seulement des bâches minces et instables pour se protéger des éléments, que la troupe s’embarque. La traversée le long du fleuve Congo structure la narration et constitue le thème du documentaire. Le voyage est à la fois concret et symbolique : le voyage en bateau, bien réel, par lequel les protagonistes relient Kisangani à Kinshasa, le voyage dans le passé du pays à travers les témoignages, les images du cimetière des victimes de la guerre des Six Jours ; enfin la quête d’une réparation morale et financière, donc d’une reconstruction de l’identité personnelle et collective.

Grâce au voyage, Dieudo Hamadi (re)connecte passé et présent, espoir et désillusion, réalité et idéal, individus et politique. Il alterne des prises de vue des échanges banals entre les voyageurs avec des plans larges de l'écoulement serein de la rivière, des discussions plus intimes et des gros plans sur les expressions tantôt vides tantôt angoissées des membres de l’association, regardant l'eau ne sachant pas ce qui les attend. L’enjeu symbolique et réel du voyage prend une autre envergure quand l’embarcation est prise dans le vent et les pluies turbulentes, se faisant même heurter par un autre bateau. Le trajet, périlleux et imprévisible, témoigne fondamentalement du désespoir et de la volonté de fer des ces femmes et hommes toujours pas épuisés d’avoir attendu en vain pendant presque deux décennies. Leur soif d’exister aura raison de tous les obstacles naturels et humains.

Une fois arrivés à Kinshasa, ils découvrent une ville tentaculaire absorbée par le tumulte des élections présidentielles de 2018 dont le président sortant n’est autre que le dictateur Joseph Kabila. Entre les rassemblements de factions politiques et les affiches d’anciens candidats, Martin Fayulu ou Félix Tshisekedi - dont ils célèbrent la victoire plus tard dans le film - , les démarches du groupe paraissent dérisoires et vaines. Les plans larges dans les rues bouillonnantes de la capitale soulignent l’indifférence de leurs compatriotes et l’insensibilité des dirigeants à leur égard. Après une traversée longue et pénible, ces êtres à l’humanité infatigable, font face à une réalité difficile à affronter.

 

Un espace esthétique entre intimité et universalité

À l’origine, la troupe de théâtre de l’association des victimes de la Guerre des Six Jours avait pour projet de sensibiliser les kinoises et kinois sur cette guerre oubliée. Hélas, le contexte électoral explosif a rendu impossible ce désir de jouer leur histoire dans la rue. Si toute l’épopée de nos personnages est retranscrite dans la grammaire du cinéma direct chère au réalisateur, ce dernier a su exploiter les scènes de répétition théâtrale filmées en les incorporant au montage comme un contrepoint aux scènes du quotidien. Une manière d’intégrer l'imprévisible du voyage dans le squelette même du film pour en mettre en valeur la poésie. De ce montage émane une magie puissante soutenue par le chant, la danse et la musique qui essaiment dans les images de bout en bout. Ces scènes de théâtre agissent comme des loupes sur les fractures des rescapés et sur les plaies béantes du Congo contemporain que la mémoire collective refuse de pa/enser. 

Si les planches de théâtre offrent un espace cathartique aux membres de l’association pour raconter leurs histoires personnelles de survie, elles sont aussi un kaléidoscope révélant la complexité des maux socio-politiques et historiques du pays dont la matière humaine est universelle. L’humanité bafouée par des logiques de profits marchands et de domination stratégique, l’indifférence des responsables et la culpabilisation des victimes, voilà de quoi sont nourris les monologues remplis de zèle que les comédiens et comédiennes déclament sur scène.

Cette énergie théâtrale traverse leur réaction face au refus et au dédain des forces de l’ordre kinoises. Par exemple, au siège de la MONUSCO (Mission de l’Organisation de l’Organisation des Nations Unies Pour la Stabilisation en République Démocratique du Congo), le groupe se voit refuser l’entrée par un responsable ajoutant que la Guerre des Six Jours ne concerne pas les Nations Unies. Le président Lemalema affronte alors la police armée et questionne :

« Si vous les soldats congolais aviez combattu les Rwandais et les Ougandais, serions-nous comme ça ? » 

Plus tard, le groupe se rend devant le bâtiment du parlement national pour demander à parler avec un député. Les policiers les ignorent à plusieurs reprises et leur demandent de partir. Alors que les élus quittent le bâtiment un par un, le groupe organise une manifestation spontanée sur les marches en scandant : « Pourquoi ne faites-vous rien pour nous ? Je n’ai pas choisi de perdre mes jambes !" Les députés les ignorent. Les questions et les revendications restent sans réponse.

Cette scène résume l’attitude des politiciens congolais envers le peuple Congolais. La différence entre les rescapés de la guerre et les Congolais ordinaires s’estompent alors, la naïveté du groupe se disloque aussi petit à petit. Ce voyage à travers Kinshasa éclaire leur conscience : aucune autorité n’est prête à endosser une quelconque responsabilité vis-à-vis de leur condition. Les luttes de pouvoir régionales, le commerce des diamants à Kisangani et l’implication de dirigeants proches du gouvernement de Kigali et de l’ancien président Kabila participent à l’étouffement de l’existence de la Guerre des Six Jours et de ses conséquences. Ce que retranscrit le documentaire est l’histoire d’hommes et de femmes résistants et unis pour demander justice, dans une lutte où ils ne sont ni héros militants ni victimes passives. Ils construisent pas à pas un acte de parole pour établir un dialogue qui réparent le futur.

Le documentaire a remporté le prix Gilda de Vieira Mello au FIFDH (Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains) à Genève, en mars 2020, décerné par un jury présidé par Oleg Sentsov.

 

Sidney Cadot-Sambosi – rédactrice Cinewax

 

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