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Dhalinyaro, premier long-métrage djiboutien

Dhalinyaro (2019), en langue Somali, signifie la jeunesse. Le film raconte la vie quotidienne et les espoirs de trois jeunes lycéennes de la même classe, Asma, Hibo et Deka. Bien qu’issues de milieux sociaux différents, une amitié profonde née entre elles pendant l’année de Terminale. La réalisatrice dépeint ces jeunes femmes djiboutiennes, telles qu'elles sont, aux prises avec les réalités sociales et culturelles de leur pays, pendant leur passage à l'âge adulte. Dhalinyaro montre avec finesse et nuance la jeunesse féminine de Djibouti à l'encontre de l'iconographie dramatique et violente souvent associé à ce pays. Il est le premier long-métrage co-produit et réalisé Lula Ali Ismaïl, dont le premier court-métrage Laan (2011) avait déjà attiré l'attention de nombreux festivals.

 

Photographie extraite du long-métrage "Dhalinyaro"

Djibouti : portrait d’une jeunesse bigarrée

L’intrigue se situe au moment charnière du passage à l’âge adulte et des choix à faire pour réaliser ses rêves, construire une vie amoureuse, s'assumer face aux parents, etc. Après le baccalauréat, Asma, Hibo et Deka sont confrontées à une question majeure : rester ou partir étudier en France ?
Le film déroule les interrogations et les ambitions divergentes de ce trio uni par une forte amitié. L’enjeu du départ et de la poursuite des études n’est pas vécu de la même façon dans leur foyer respectif. En effet, la question de l'enseignement supérieur qui rend les divisions de classe les plus explicites. Pour la riche Hibo, qui arrive chaque jour au Lycée en voiture privée avec chauffeur, l’avenir est clairement en dehors de Djibouti. Pour Asma, issue d'une famille très pauvre et excellente élève, obtenir une bourse et partir étudier en France est la seule façon de sortir sa famille de la pauvreté et d’entreprendre une vie adulte en dehors des frustrations.  Deka, quant à elle, prend le temps de réfléchir. Même si sa mère l’encourage et travaille d’arrache-pied pour épargner et faire en sorte que sa fille ait les moyens financiers de partir dans une université à l’étranger, Deka a à cœur d’aider ses voisins et ses compatriotes.


Trois figures de femmes que Lula Ali Ismaïl filme sans voile sur leur intimité, leur sexualité et leurs relations familiales. La réalisatrice nous offre un Djibouti à l’aune d’une jeunesse nouvelle, connectée au reste du monde, qui tient à préserver ses racines culturelles et sa façon d’expérimenter le monde.
Les corps des femmes occupent la plupart du temps le cadre de la caméra. Très peu de figures d’hommes sont explorées, quand elles le sont, c’est toujours à travers le regard d’une des protagonistes. C’est un des parti-pris du film : donner toute la place à la vision féminine et à l’expérience des femmes.
Lula Ali Ismaïl investit sa vision dans trois rapports au corps et trois interactions féminines singulières pour dépasser les préjugés de classes et de religion.

 

Une fresque sociale et culturelle contrastée

Les trois jeunes femmes sont aussi traversées par des problématiques communes à tous les êtres : la liberté sexuelle, l’intégrité morale vis-à-vis du monde des apparences, etc. Asma, par exemple, est plus imprégnée par les valeurs morales et éthiques transmises par l’Islam. Tandis que Hibo grandit dans une famille ouvertement athée et riche, où il est naturel de converser en français et d'écouter de la musique classique européennes durant les repas.

Le fardeau palpable de la différence de classe sature le film. La scène avec le petit garçon qui cire les chaussures d'un homme bien habillé qui prend tranquillement son café témoigne de situations très difficiles pour une grande partie de la population. Dans un autre plan, des femmes portant des chapeaux de soleil à larges bords balaient les rues de la ville au crépuscule au son de ciyaar Soomaali, une danse folklorique traditionnelle somalienne. Un autre scène montre Hibo dans une altercation avec un groupe d'écolières à l'extérieur du lycée, elle les dénigre en les traitant de «stupides Balabois» - résidents de la banlieue appauvrie de Balbala. Asma entre alors dans une grande colère, rappelant à Hibo qu'elle est «l'une d'entre d'elle». Elle finit par accuser Hibo de croire que sa richesse lui donne plus de droits que les autres. Au cours du film, le personnage d'Hibo évoluera : elle passe d'une fille riche protégée et insouciante à une personne plus compréhensive et autonome, une transformation rendue possible par des amitiés honnêtes à travers la différence.

D’un autre côté, tout le film nous rappelle que la richesse du pays, ce sont ces jeunes personnes, éduquées, ambitieuses et avides du pouvoir d’agir sur leur propre destinée.  Le film projette la problématique du devenir à travers la décision de Deka de poursuivre ses études universitaires à Djibouti et non à l’étranger. Son désir est de travailler dans le secteur des ONG et du développement. C’est pour cela qu’elle veut rester et apprendre à connaître son pays afin de mieux aider et soutenir ses compatriotes. Une décision rare parmi les élèves qui obtiennent le baccalauréat. Preuve que pour Deka, Djibouti est une terre d’avenir et qu’elle peut y investir sa confiance et ses capacités.

Djibouti: le quatrième personnage de ce film

Djibouti, ses habitants, ses paysages, ses traditions, son ancrage dans la mondialisation est le quatrième personnage de ce film. Un personnage incontournable pour ces trois citoyennes co-créatrices des futures interactions de Djibouti avec le reste du globe. La pauvreté locale contraste sans cesse avec la richesse mondiale qui transite par le port de Djibouti. Rappelons que Djibouti fait partie des dictatures les plus durables d'Afrique, dirigée par une famille élargie depuis son indépendance de la France en 1977. Même si la réalisatrice n'a pas souligner la dimension politique et engagée de son film, la critique politique d’Ismaïl est sourde et indirecte, mais non moins vive.

Cela prend la forme d'une panne de courant à l'échelle de la ville qui obligent les «nantis» à allumer leurs générateurs privés et les «démunis» à allumer des lanternes. La critique se tapie aussi dans l'ombre de la figure du vétéran âgé racontant à Deka les histoires oubliées des soldats djiboutiens qui ont combattu pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale... À un autre niveau, ce que le film lui-même incarne dans son existence même, dans son refus même de se conformer à des iconographies précédentes, et au attentes d'un public extra-africain, est en soi une forme de critique, une autre version du soft power


Aux Sotigui Awards 2019, Amina Mohamed Ali est sacrée meilleure actrice africaine pour son interprétation du personnage de Deka.
Un bel ouvrage, exaltant, à voir sans attendre.

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https://oaff.cinewax.org/

 

Sidney Cadot-Sambosi, rédactrice Cinewax

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