Césars 2020 - « Make it Soul » de Jean-Charles Mbotti Malolo

Chicago, hiver 1965. Le Regal Theater accueille deux géants de la Soul Music : la tête d’affiche Solomon Burke et James Brown, qui assure la première partie du concert.

En coulisses, la tension monte entre le King of Rock and Soul et le Soul Brother number One. Mais dans l’Amérique des années 60, les deux hommes savent que leur musique a des pouvoirs insoupçonnés. Leur rivalité sur scène dépasse leur conflit d’ego, car la Soul Music est plus qu’un style musical. C’est une source de vie et de survie pour des millions d’Afro-Américains qui subissent la ségrégation raciale. Voici l’histoire de « Make it Soul » : assembler l’incandescence artistique de James Brown, les idées défendues par le mouvement des Droits Civiques et la Soul Music dans une vague déferlante de couleurs et de lumière. Inutile de vous dire que vous serez tout de suite captivés par le relief des images portées par la voix de Lee Fields alias James Brown…

Cinewax a rencontré Jean-Charles Mbotti Malolo pour remonter à l’origine du projet et de sa fabrication à l’occasion de sa sélection aux Césars 2020. 

 

Sidney : Comment est né le projet ?

Jean-Charles Mbotti Malolo :  C’est Amaury Ovise producteur chez Kazak Productions qui initie ce projet début 2013. Il a toujours eu envie de produire quelque chose autour de James Brown et de la musique Soul. C’est en voyant le travail de Simon Roussin, des dessins très graphiques faits au feutre, qu’Amaury a l’idée de faire un court-métrage animé. 

Ma pratique de la danse liée à la culture funk et mes premières réalisations de court-métrages (Le Cœur est un métronome et Le Sens du toucher) plaisent à Amaury Ovise et il me propose d’assurer la réalisation de Make it Soul. Au départ, mon rôle était d’adapter la direction artistique de Simon Roussin en mouvement cinématographique.                                                                                             

Simon Roussin est l’auteur de toute la direction artistique, les couleurs, les décors et les ambiances du film. J’ai apporté une dimension plus anatomique aux personnages. Je me suis aussi investi dans la ré-écriture du scénario au côté de Nicolas Pleskof, le co-scénariste, car j’avais le désir de répondre à ces interrogations importantes : « Qu’est-ce qu’un Soul man ? Qu’est-ce qu’être un homme noir dans les années 1960 ? Qu’est-ce qu’être une femme noire dans les années 1960 ? ». C’est en discutant avec toute l’équipe que le scénario s’est transformé en intégrant ces questionnements auxquels je tenais beaucoup. D’autant plus que Solomon Burke et James Brown font partie intégrante de l’imaginaire collectif de l’Amérique et du monde entier.

 

S. : À quoi le titre du film fait-il référence ?

J-C M.M : C’est un titre particulier car c’est le résultat d’une longue recherche collective. Le film au départ devait s’appeler Please, please, please en référence à une chanson célèbre de James Brown. En effet, le film devait commencer au moment où James Brown arrive sur le plateau du Tami Show en 1964 pour chanter ce morceau. Cette référence est très importante car c’est la première fois où l’on voit James Brown interpréter son numéro de la cape avec son MC Danny Rey qui couvre James Brown avec une cape au moment où il se jette à terre. C’est aussi et surtout le moment incontournable où James Brown devient une icône dans les deux Amériques – noire et blanche. Ce show fait de lui un être particulier qui arrive à soulever les foules par sa musique et sa gestuelle, sa danse et son unique déhanché sur un pied.

Le titre Please, please, please a été abandonné car nous n’avons pas obtenu les droits du morceau. Finalement, c’est Amaury Ovise qui invente « Make it Soul » détournant une formule très utilisée en anglais (make it work, make it happen, etc.). Ce titre convoque beaucoup d’images et d’intentions intraduisibles. Make it Soul peut vouloir dire « fais-le avec ton âme », « transforme-le avec ton âme » ou « mets-y du fond », etc..

Au fond, Make it Soul rassemble tous les fils narratifs du film : la difficulté des Soulmen à exister en tant que musiciens noirs dans l’Amérique des années 60, la difficulté de faire exister les combats contre le racisme peu compris à l’époque et encore mal compris aujourd’hui, la résilience et la lutte par la re-création d’une identité afro-américaine.

 

(Le Tami Show était l’émission de télévision par excellence de musique pop américaine blanche)

 

S. : Peux-tu nous parler de la scène d’ouverture du film ? (Solomon dans sa limousine écoutant la radio qui voit un couple d’Africains-Américains se faire agresser par une bande d’hommes blancs. Elle se passe avant le gimmick célèbre de James Brown ONE, TWO, THREE, FOUR…) ?

J-C M.M : Cette scène est très importante pour moi car je voulais absolument que les enjeux sociaux et politiques de l’époque jaillissent comme un des sujets principaux du film.

Je voulais qu’à l’ouverture du film les spectateurs se saisissent de ces enjeux liés à la discrimination raciale. De fait, ce qui se joue sur scène, c’est plus qu’une affaire d’orgueil masculin entre deux chanteurs. Dans le contexte d’une Amérique divisée entre les Blancs et les Noirs, l’évocation de la mort de Sam Cooke à la radio WVON par Herb Kent, et de sa chanson A Change is Gonna Come me tenait aussi beaucoup à cœur. Solomon Burke écoute ce morceau dans sa limousine et se signe montrant que le chanteur est conscient du pouvoir de la musique à faire passer des messages. Or, dans le même temps, il assiste à une scène d’agression et hésite à ouvrir la portière de sa limousine pour intervenir. Trop tard, le véhicule démarre. Le changement que chantait Sam Cooke, n’est pas encore arrivé pour les Africains Américains les moins privilégiés… Le gimmick de James Brown ramène très vite le spectateur à la fête et à la musique pour affronter l’avenir avec force et résilience.

 

S. : Quelles techniques d’animation as-tu utilisées ?

J-C M.M : C’est une animation traditionnelle, dite « tradigitale ».

Concrètement, l’animation est faite image par image sur la tablette numérique. Chaque image est imprimée et feutrée à la main. Ces images sont ensuite scannées. L’intention très forte était de travailler la profondeur de champ avec de la matière feutrée à la main sur du papier.

C’était un défi d’assumer des dessins avec une ligne très claire, des aplats très prononcés avec de la matière qui vibre (le feutre). Cela débouche sur un dialogue entre la confection artisanale et le côté lisse et froid de l’informatique.

 

S. : Peux-tu commenter cette phrase dite par Gertrude (la gouvernante de James Brown) : « James wanted to prove that a man like him can stand up, that every black man deserve a place in this world » ?

J-C M.M : Cette phrase livre le propos du film. Elle est présente pour consolider une des pistes principales de lecture du film : la lutte pour les Droits Civiques des Africains Américains.

Cette phrase est prononcée par le seul personnage récurrent féminin. C’est une femme Africaine Américaine qui s’élève au-dessus du concours d’ego entre Solomon Burke et James Brown. Ses mots révèlent la puissance de la Soul Music qui sera un réel moyen de retrouver de l’estime personnelle et d’empowerment pour toute une génération d’Américains. À défaut d’être un peu trop didactique, cette phrase assume et souligne la filiation entre la Soul Music – musique d’émancipation – et la lutte pour les Droits Civiques.

 

Make it Soul est nommé pour le César du meilleur court-métrage d’animation 2020.

Cliquez ici pour le visionner jusqu’au 6 mars :

https://www.arte.tv/fr/videos/066352-000-A/make-it-soul/

 

MAKE IT SOUL- TEASER VOstfr from Kazak Productions on Vimeo.

 

Jean-Charles Mbotti Malolo est né en 1984 à Lyon, il a suivi le cursus de l’école Émile Cohl dans la section film d’auteur et en est sorti diplômé en 2007 avec les félicitations du jury. Son film de fin d’études Le cœur est un métronome a reçu le Prix du meilleur 1er film au festival d’Hiroshima en 2008. 

Il intègre la compagnie Stylistik en 2008. En juin 2012, Jean-Charles se forme à la langue des signes pour écrire et réaliser Le Sens du toucher, sous le regard amical d’Emmanuelle Laborit. Ce second court-métrage, alliant l’esthétique de la danse et la langue des signes, reçoit plus de 20 prix internationaux, parmi plus de 60 sélections officielles en festivals.

Les Mots, le premier spectacle chorégraphique de Jean-Charles – un solo pour deux interprètes – voit le jour au début de l’année 2017. Il s’inscrit dans la continuité du travail autour de la communication non-verbale. Son dernier film, Make it Soul, dont le graphisme est signé Simon Roussin, a pour ambition de rendre hommage à l’essence de la musique noire américaine, en redonnant vie à Solomon Burke et James Brown.

En 2020, il poursuit un projet de série hybride Some of us qui dresse dix portraits de grands sportifs internationaux victimes de discriminations (raciale, de genre, de religion, etc.) qui inventent et poursuivent leur vie avec une grande résilience. 

Pour suivre le travail de Jean-Charles : https://vimeo.com/jeancharlesmbottimalolo/about

 

 

Sidney Cadot-Sambosi - rédactrice Cinewax

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