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"Becoming Black" : on ne naît pas noire, on le devient

affiche du film Becoming Black de la réalisatrice affro-allemande Ines Johnson Spain
Black, en français Devenir Noire, est le premier long-métrage d’Ines 
Becoming Black, en français Devenir Noire, est le premier long-métrage d’Ines Johnson-Spain. Ce documentaire autobiographique, sorti en 2019, narre l’histoire peu commune de cette réalisatrice afro-allemande qui a grandi en Allemagne de l’Est dans les années 1960 au sein d’une famille blanche. Consciente de la différence manifeste de couleur de peau entre ses parents, son frère et elle, et malgré le déni absolu de son entourage, elle finit par découvrir la vérité sur sa filiation ; elle est le fruit d’une liaison adultère que sa mère a eu dans sa jeunesse avec un étudiant Togolais. 
Ines Johnson-Spain décide alors de se lancer sur les traces de son père
Ines Johnson-Spain décide alors de se lancer sur les traces de son père biologique et d’en apprendre plus sur ses origines africaines. Cette quête identitaire la mènera de l’Allemagne au Togo, en passant par le Bénin.
Ines Johnson-Spain dans la résidence familiale des Johnson à Lomé. Extrait du documentaire Becoming Black.
Ines Johnson-Spain dans la résidence familiale des Johnson à Lomé ©Extrait du documentaire Becoming Black.

 

La couleur de peau : un tabou familial et social 

Becoming Black c’est d’abord l’histoire singulière d’Ines Johnson-Spain, une allemande à qui l’on a cessé de répéter durant son enfance que sa couleur de peau, plus foncée que celle de son frère et de ses parents blancs, n’était qu’un pur hasard. Élevée comme une petite fille blanche par un entourage prétendument color blind qui affirmait ne pas remarquer sa couleur de peau, Ines finit par apprendre qu’en réalité son père biologique est noir et qu’il est d’origine togolaise. Derrière ce secret familial, se cachait avant tout un tabou social ; celui des relations entre personnes de différentes couleurs de peau. Car l’existence même d’Ines remettait en cause les catégories socio-raciales en vigueur en Allemagne de l’Est dans les années 1960.

D’ailleurs à sa naissance, cette dernière a été placée en foyer d’accueil. Elle y a vécu pendant un an, le temps que son deuxième père décide de l’adopter. Le choix fut donc fait de présenter Ines comme l’enfant biologique du couple allemand, aux yeux de la famille et de la société, afin d’éviter que l’opprobre soit jeté sur la mère d’Ines, Sigrid, qui ne pouvait se résoudre à affronter l’humiliation publique d’avoir conçu un enfant avec un africain. Et face aux interrogations de la jeune Ines, qui pourtant constate que sa couleur de peau était plus proche de celles des africains qu’elle croisait dans la rue que de celles de ses parents, la mère persistait dans sa stratégie du déni et tentait de faire taire les doutes de sa fille avec des paroles comme celles-ci :

« Tu imagines des trucs, tu es comme tout le monde. Après tout, tu n’es pas si foncée. Ta couleur de peau ne veut rien dire. À mes yeux, tu es Ines, et c’est tout. Ta couleur de peau n’y change rien. ». 

La famille Spain Photographie de la famille Armin, extrait du documentaire Becoming Black.
Photographie de la famille Spain ©Extrait du documentaire Becoming Black.

 

Des Africains à Berlin-Est 

Composé d’entretiens avec les membres de la famille de la réalisatrice, aussi bien du côté allemand que togolais, le documentaire est un aller-retour permanent entre l’Allemagne et le Togo où s’entremêlent l’histoire de la République démocratique allemande (RDA), du temps de la Guerre Froide, et celles des indépendances africaines. Et c’est dans le cadre de programmes d’échanges et de formation entre la RDA et les gouvernements africains qui soutenaient la politique communiste mise en place par les Soviétiques depuis 1949 dans le bloc de l’Est, que débarqua dans les années 60 à l’université de Bernau, situé au nord de Berlin-Est, un groupe d’étudiants africains dont faisait partie le père d’Ines.

En effet à la fin des années 1950, au moment des indépendances africaines, l’Union soviétique signe des centaines d’accords avec les pays africains. Environ 25 000 Africains furent formés dans les universités et les collèges techniques soviétiques, dans de multiples domaines, et des milliers sortirent des académies militaires et politiques de l’URSS. On apprend ainsi, au détour des entretiens menés avec le frère et l’une des tantes allemandes de la réalisatrice, le rejet dont a fait l’objet la mère d’Ines de la part de ses parents suite à la naissance de son enfant à la peau foncée. Un autre entretien avec une femme qui a eu le courage d’épouser et de fonder une famille avec l’un de ces étudiants Africains, donne à entrevoir le mépris et le racisme auxquels étaient confrontées les personnes noires à l’époque en RDA.

On comprend mieux alors le choix des parents d’Ines, et notamment de la mère, de préserver le secret sur la véritable paternité de sa fille.

Des étudiants africains à l'université de Bernau (Berlin-Est) ©Extrait du documentaire Becoming Black.

Des étudiants africains à l'université de Bernau (Berlin-Est) ©Extrait du documentaire Becoming Black.

Du 6e au 7e art 

Suite à des études dans le domaine des beaux-arts, Ines Johnson-Spain devient scénographe et travaille au théâtre et au cinéma sur des productions allemandes et internationales. À partir de 2002, elle passe derrière la caméra et réalise 4 courts documentaires abordant tous les thèmes de l’identité, de l’affiliation et des liens familiaux. En plus d’être son premier long-métrage, Becoming Black est le premier de ses projets audiovisuels à rencontrer un succès critique et public. Même si le contexte sanitaire lié à la pandémie de Covid-19 a quelque peu contrarié la diffusion du film, obligeant de nombreux festivals européens et internationaux à le projeter uniquement en ligne comme lors de la 25e édition du Festival du film allemand. Lauréat aux Africa Movie Academy Awards (AMAA) de 2020 dans la catégorie du meilleur film documentaire de diaspora, le film est également nominé au Prix Europa TV dans la catégorie du meilleur film documentaire. 

Dans Becoming Black, on sent indéniablement l’influence de la scénographie dans la composition du cadrage et des plans de transition. Plutôt que d’imposer une voix-off omniprésente, la sienne en l’occurrence, la réalisatrice fait le choix d’insérer des photographies de famille ce qui permet de saisir le fil de ce récit intime, complexe et non linéaire.

Le titre Devenir Noire fait quant à lui écho au douloureux apprentissage de la réalisatrice sur ses origines. De comment elle est passée de l’enfant au teint foncé au sein d’une famille blanche à la fille noire d’un homme togolais, Lucien Johnson, lui permettant enfin de comprendre son identité après des années de silence et d’interrogations. Et bien que le film commence et se termine sur les rites traditionnels célébrés à l’occasion du décès de Lucien, on comprend qu’Ines a fait sa connaissance à l’âge de 28 ans et qu’ils ont par la suite développé une relation assez profonde. 

Extrait du documentaire Becoming Black de la réalisatrice afro-allemande Ines Johnson Spain
Ines Johnson-Spain avec une membre de sa famille à Lomé ©Extrait du documentaire Becoming Black.

 

Devenir noire ou devenir métisse ? 

On regrettera que le thème du métissage soit très peu abordé voire éclipsé du documentaire. De manière générale, la question de l’identité est traitée sous un prisme assez manichéen. Car si du côté de la famille allemande d’Ines on tente d’occulter la couleur de peau de cette dernière, du côté de sa famille togolaise, on souhaite la percevoir comme étant exclusivement noire et africaine. Niant ainsi le fait qu’elle a été élevée par une famille blanche de culture allemande. La réalisatrice elle-même opère tout au long du documentaire un raccourci maladroit entre couleur de peau, culture et identité, et semble s’identifier uniquement aux membres de sa famille africaine car ils ont en commun le fait d’avoir la peau foncée.

La quête identitaire de la réalisatrice paraît inachevée et illustre son échec à incarner pleinement et sereinement ses identités multiples. La couleur de peau, et les identités qui en découlent, est une thématique centrale dans ce documentaire. Pourtant, Ines Johnson-Spain ne parvient pas à nous retranscrire la complexité que soulève cette question qui implique autant la perception que l’on a de soi-même que le regard des autres.

À l’image de ces petits enfants togolais qui appellent Ines « yobo », ce qui signifie blanche, on comprend que si cette dernière n’est pas perçue comme blanche en Allemagne, elle n’est pas non plus perçue comme étant complètement noire au Togo, ce qui ne l’empêche pas de se revendiquer Africaine. Un paradoxe qu’il aurait été particulièrement intéressant d’illustrer dans ce documentaire, porté par une réalisatrice métisse qui plus ait. 

Plus qu’un documentaire autobiographique, Becoming Black est une thérapie ; un moyen pour la réalisatrice de « régler ses comptes » avec son passé et de guérir des blessures liées à ses questionnements identitaires. Le documentaire ainsi que la rencontre avec son père biologique et sa famille africaine semblent lui avoir apporté l’apaisement qu’elle recherchait tant

« Quand nous nous sommes rencontrés en personne, il m’a regardé en souriant. J’avais enfin l’impression d’être arrivée à destination. »
Ines Johnson-Spain à propos de sa rencontre avec son père biologique, Lucien Johnson. 

 

Un documentaire qui nous permet de prendre conscience que l'identification à des modèles, comme les parents, est un élément important dans la construction de l'identité de chaque individu. Une identification qui est d'autant complexe pour les afro-descendants qui doivent naviguer entre différents modèles, ceux de la sphère privée et ceux de la sphère publique, qui peuvent être en antagonisme. 

Vous pouvez visionner le documentaire Becoming Black sur le site de l'Online African Film Festival (OAFF), la première plateforme et festival dédiée aux films africains et des diasporas. 

 

 Dialla Samassa-Konate - rédactrice Cinewax

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