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Queimada : quand le syndrome du White Savior s'applique au cinéma ?

Sir William Walker et José Dolores. Source : International Film Festival Rotterdam

 

Queimada, réalisé par Gillo Pontecorvo, cinéaste italien engagé et connu pour La Bataille d’Alger, sort en salles en 1969 dans un contexte de luttes contre l’impérialisme dans les Caraïbes et en Amérique du Sud. L’histoire prend place au XIXème siècle alors que le Portugal et le Royaume-Uni entretiennent une rivalité coloniale pour le contrôle de l’île imaginaire des Antilles, intitulée "Queimada" (“brûlé” en portugais). Les colons blancs et portugais présents à Queimada s’enrichissent grâce au commerce de la canne à sucre et à l’exploitation de la force de travail des esclavisés*. Un agent britannique, Sir William Walker (joué par Marlon Brando) est envoyé par le Royaume-Uni avec pour mission de provoquer une révolte d’esclavisés contre le régime portuguais, afin de le remplacer par un régime qui conservera les intérêts de la Couronne britannique. Une fois arrivé, il se lie d’amitié avec José Dolores (joué par Evaristo Márquez), un esclavisé, qui deviendra le meneur principal de la révolte.

Critique de l’abolitionnisme européen, du capitalisme et de l’impérialisme, ce film montre les différentes formes que peuvent prendre un même système fondé sur la suprématie blanche, passant d’un système colonial et esclavagiste à une société capitaliste sous domination impérialiste. Le film peut aussi nous permettre de mieux comprendre notre société actuelle, comme l’explique Françoise Vergès :

“Queimada est un film de 1969, un film aussi ancré dans cette période incroyable de luttes qui fait écho à notre période actuelle de lutte au niveau global contre le racisme, l’exploitation et toutes les violences qui s'ensuivent”

Grâce à l’association Décoloniser les Arts et au cinéma la Clef Revival, Ysé et Clémentine ont eu l’opportunité de voir un film peu visible aujourd’hui, mais pourtant essentiel pour comprendre à la fois le monde d’hier et celui d’aujourd’hui. Présenté comme décolonial, le film a cependant suscité de vifs débats dans la salle, que Cinewax vous propose de découvrir, à travers un échange entre ces deux spectatrices.

 

Queimada est-il un film décolonial ?

Permet-il de décoloniser les arts en proposant un contre-narratif de l’histoire de l’esclavage et de l’impérialisme ?

Que penser du choix du réalisateur de se focaliser sur le point de vue de Sir Walker, un agent impérialiste blanc ?

 

Ysé et Clémentine, en tant que femmes françaises identifiées comme blanches, tentent de réfléchir à ces questions pour mieux comprendre le passé de notre société, ainsi que ses ramifications dans le présent. 

Clémentine : On se demande d’abord si le fait que le film se centre sur Sir Walker invisibilise le point de vue des personnages racisés. En effet, certaines choses m’ont un peu dérangée. Déjà, à la différence des personnages blancs dont on a accès aux conversations et individualités, les personnages racisés du film ne parlent presque jamais. Le seul d’entre eux qui prend la parole (rarement) est José Dolores. Ce contraste entre le silence des racisés et la parole des blancs interroge parce qu’il semble invisibiliser les premiers. C’est ce qu’implique James Baldwin lorsque, en s’adressant aux états-uniens blancs, il affirme “Je suis là depuis 350 ans, mais vous ne m’avez pas vu”. Pour lui, le silence des afro-américains les a davantage rendus invisibles dans la société états-unienne et inférieurs aux yeux des blancs. Dans le film, on voit souvent les visages silencieux des esclavisés sans que l’on en sache plus sur eux, sur leurs objectifs, sur leurs désirs. Une autre chose qui m’a dérangée, possiblement secondaire étant donné du sujet central du film et de l’époque à laquelle il a été produit, est que les femmes (y compris blanches d’ailleurs) sont encore moins présentes et n’ont pas du tout la parole.

“Ce contraste entre le silence des racisés et la parole des blancs interroge parce qu’il semble invisibiliser les premiers. C’est ce qu’implique par exemple James Baldwin lorsque, en s’adressant aux états-uniens blancs, il affirme “Je suis là depuis 350 ans, mais vous ne m’avez pas vu”.

Jose Dolores et Sir William Walker. Source : Cinématheque

Ysé : L’élément que tu mentionnes est très problématique. Pourquoi un film qui est censé être décolonial prend le point de vue d’une personne blanche et pas des esclavisés eux-mêmes ? Mais Françoise Vergès a soulevé pendant le débat que finalement le silence, c’est aussi une forme de résistance. C’est peut-être surtout une forme de résistance dans un système où il y a tellement d’obstacles à la libération. Dans un système, radicalement inégal, fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est peut-être impossible de faire autre chose, face au colon qui demande le dialogue, que de garder le silence. Parce que parler, c’est peut-être accepter, indirectement, les prémisses du dialogue, à savoir les fondements racistes et inégalitaires de cette société et participer indirectement au système de domination. Et puis, pour avoir un dialogue, il faut avoir une reconnaissance de deux consciences égales. Donc le fait de garder le silence, je l’interprète comme “tu ne reconnais pas que je suis un sujet pensant, donc je refuse tout dialogue ; face à un système radicalement violent, j’oppose une réponse fondamentalement radicale qui est de ne pas t’accorder le privilège de ma parole”

“Dans un système qui est fortement et radicalement inégal, fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est peut-être impossible de faire autre chose que de garder le silence. Parce que parler, c’est peut-être accepter, indirectement, les prémisses du dialogue, à savoir les fondements racistes et inégalitaires de cette société”.

Donc c’est à travers le silence que le film critique cette société. Là, on fait face à une société non démocratique, fondée de manière systémique sur la domination. Finalement, le silence des personnes racisées dans le film nous permet de mieux comprendre cette domination. Dans cette société, il n’y a pas un droit de parole pour tous car les vies n’ont pas toutes la même valeur.  

Pour moi, ce silence est en lien avec le fait que le réalisateur prend le point de vue de Sir Walker. On n’a pas accès aux identités, à la psychologie, aux stratégies des personnes mises en esclavage. En tant que blanc dans une société fondée sur la suprémacie blanche, tout ça échappe à Sir Walker.  

Jose Dolores. Source : Giallo Malastrana

C : Alors pourquoi choisir le point de vue de Walker alors que les révoltes d’esclavisés sont un élément crucial du film ? On ne nous montre que des bribes de ce qu’il se passe du côté de la résistance et des révoltes d’esclavisés, sur l’organisation sociale des villages marrons résistants, leurs stratégies et objectifs, leurs relations. C’est dommage parce que ça donne l’impression d’un groupe homogène mené par un leader, José Dolores, qui d’ailleurs ne semble entretenir qu’une seule relation, avec Sir Walker, comme s’il ne pouvait prendre la parole qu’à travers lui. De plus, on ne voit pas les différences de condition et de points de vue entre les différents groupes de résistants, ou entre par exemple les Indigènes, les Noirs ou les Métis. De la même manière, on ne connaît pas leurs noms alors que beaucoup de noms sont cités du côté des blancs. Seuls les noms de José Dolores et de Monsino, un indigène allié à José Dolores que l’on n’identifie qu’une seule fois, nous sont donnés. Ça a un côté déshumanisant parce que ça donne l’impression qu’ils n’ont pas d’identité et ce choix du réalisateur interroge les intentions du film en tant que critique de l’esclavage et de la colonisation. 

Y : Mais est-ce qu’on a vraiment accès à la psychologie des colons blancs ? Ils parlent, mais est-ce qu’ils disent vraiment quelque chose ? Finalement, cette obsession du profit pour le profit qui passe par l’exploitation des personnes racisées les déshumanise totalement. Par opposition, on voit ces personnes mises en esclavage qui demandent la liberté, qui prennent en charge leur lutte, qui expriment leurs désirs, leurs émotions, leur sensibilité, bref leur humanité. Il y a l’exemple du carnaval quand la caméra commence à être dans le mouvement, rappelant la vie, la joie, par opposition aux débats froids entre colons qui se tiennent dans les bureaux : finalement, ce sont davantage les esclavisés qui semblent être du côté de la vie

“Cette obsession du profit pour le profit, qui passe par l’exploitation des personnes racisées, déshumanise totalement [les colons]. Par opposition, on voit ces personnes mises en esclavage qui demandent la liberté, qui prennent en charge leur lutte, qui expriment leurs désirs, leurs émotions, leur sensibilité, bref leur humanité”.

José Dolores et Sir William Walker. Source : Cinemathèque

C : Le problème c’est que donner une parole aux personnages blancs fait qu’on s’identifie plus à eux en tant qu’humains dans le sens où on comprend qui ils sont plus facilement, alors que l’on ne sait pas qui sont les esclavisés. Par ailleurs, un autre problème fondamental est l’élément déclencheur de la révolte de José Dolores : c’est Walker qui le convainc de voler une banque, ce qui laisse entendre que les intentions de Dolores sont au même niveau que celles de Walker et donne un vision différente des motivations à la révolte. Cela pervertit Dolores en donnant une image de lui problématique, manipulé par Walker et à la recherche du profit. Et en restant centré sur le point de vue de Walker, on a plus facilement accès à son intériorité, notamment l’attachement évident qu’il éprouve pour José Dolores. C’est très problématique parce qu’on s’attache à Walker plus qu’à Dolores.

“Le fait qu’ils aient une parole fait qu’on s’identifie plus aux [aux colons blancs] en tant qu’humains dans le sens où on comprend qui ils sont plus facilement, alors que l’on ne sait pas qui sont les esclavisés”.

Y : Ça fait poser des questions sur l’intention du réalisateur : à qui le réalisateur adresse ce film et quel est le message ? Le public principal visé est un public européen et le but est avant tout de montrer les rouages complexes de l’impérialisme. Il semble qu’on veuille nous montrer que Walker n’est qu’une marionnette au sein d’un système complexe. Est-ce que le réalisateur voulait  “rassurer” le public blanc, en déresponsabilisant Sir Walker ? Mais je pense aussi que plus on avance dans le film, plus on va vers une certaine déconstruction du regard de Walker. Il croyait pouvoir manipuler tout le monde à sa guise, y compris José Dolores, mais à la fin du film, il réalise qu’il ne peut pas contrôler ce que Dolores a déclenché, à savoir la lutte pour l’émancipation. Dolores préfère mourir qu’être “libre” car même s’il sera relâché, la société dans laquelle il vit ne permettra pas le bien-être de la majorité de la population. Il comprend la signification profonde de la liberté : ce n’est pas le simple fait d’avoir des droits en théorie, mais c’est aussi, en pratique, la capacité de vivre comme on le souhaite, de penser comme on l’entend, d’organiser la société selon ses propres intérêts. A la fin du film, au moment de mourir, José Dolores interpelle Sir William Walker sur la supposée supériorité de la civilisation européenne, étant donné qu’elle s’appuie sur la hiérarchisation, l’infériorisation et l’exploitation des corps noirs. Il devient un symbole pour les futures luttes pour l’émancipation quand il lance un message soulignant les continuités entre présent et passé :

“Tu te souviens de ce que tu m’as dit ? La civilisation appartient aux Blancs ! Mais quelle civilisation, et jusqu'à quand ?” 

À travers des oeuvres comme Queimada, Décolonisons les Arts et la Clef Revival donnent ainsi l’espoir d’un changement à venir.

Rédactrices : Ysé Auque-Pallez et Clémentine Babin-Heynard

* Nous utilisons le terme "esclavisé" en référence à certains travaux d'historiens qui ont décidé d'utiliser ce terme pour insister sur l'humanité des personnes devenues esclaves. 

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